DOSSIER

Quand il est chargé de reprendre le personnage de Clifton, Bédu décide, sans hésiter, de jouer la carte du changement dans la continuité. Il commence par lire, relire et observer au détail près les neufs albums dessinés par Turk. Le trait "ligne claire" reconnaissable entre mille, du créateur de Robin Dubois et de Léonard ne correspond pas exactement à son style, plus rond, plus nerveux. Mais, pour commencer, il est urgent de s'adapter aux circonstances. Une évolution trop brutale risquerait de déconcerter un public fidèle...

 

Examen de repassage pour héros fripés L'exercice est complexe. Il demande de la patience et de l'obstination. Bédu décide néanmoins de s'adapter aux circonstances. Pour un trimestriel Super-Tintin détective privé à paraître en avril 1984, il commence par dessiner, sur un scénario de Bob De Groot, une première histoire en quatorze pages intitulée Passé composé. Quand, six mois plus tard, un album éponyme intégrant ce bout d'essai est achevé, il en examine chacune des quarante-six planches avec une extrême attention. Il note alors ce qui, à ses yeux, mérite d'être encore amélioré. Il constate que, déjà, il a heureusement su gommer ses plus vilains pêchés de jeunesse. A ses débuts, il avait notamment tendance à ajouter un certain nombre de plis inutiles aux vêtements de ses personnages. Au point de parfois rétrospectivement se demander, en souriant, si certains d'entre eux ne dormaient pas avec leur veste ou leur pantalon ! La raison de cette propension ? C'est qu'à l'inverse de beaucoup de ses confrères, Bédu n'a pas appris son métier dans une académie ou dans une école spécialisée. Faute d'enseignements précis sur les règles a respecter et les erreurs a éviter, il a donc imaginé qu'il dessinait peut-être moins bien que d'autres. D'où l'appréhension de paraître manquer de talent. Cette idée l'a souvent effleuré sans toutefois, fort heureusement, virer au complexe, aussi minime soit-il. Quand Clifton pique une colère Dès Mortelle saison, le deuxième épisode dont il est a la fois le scénariste et le metteur en images, Bédu entreprend d'ajouter une touche personnelle à l'évolution de la carrière de Clifton. Il s'intéresse en particulier aux fameuses "colères" du colonel. L'homme à la réputation d'être stoïque et de garder son flegme en toutes circonstances. Mais, s'il se montre respectueux du savoir-vivre "british" même dans des situations abominables ou ridicules, a d'autres moments, il est capable de colères violentes, voire parfois très exagérées. A travers des attitudes, des regards ou des façons de jouer avec les mains, Bédu va développer ce trait de caractère, un peu plus encore quels ses prédécesseurs.

Comme 18 autres héros et dessinateurs, Clifton et Bédu ont participé à l'enquête de Cubitus contre Fantomus conçue par J-F. Debaty à l'occasion de la publication du 1000e gag du toutou de Dupa dans l'hebdo Hello-Bédé numero 26 du 30 Juin 1992

Couverture du Super Tintin / Détective privé ( n° 25 du 15 avril 1984 ) comprenant les 14 planches d'essais de Bédu intégrées dans l'album Passé Composé

Quelques croquis de Clifton et de Miss Partridge réalisés en 1983 par Bédu à la veille de sa reprise du dessin de la série.

L'homme qui peut tout reprendre A la fin de l'année 1983, le dessinateur Turk fait face à un dilemme cornélien. Les succès de ses séries Leonard et Robin Dubois ainsi que Clifton implique une telle production de planches qu'il doit choisir d'arrêter l'une d'entre elles. Ce fut Clifton. Bob De Groot n'a pas ce problème. L'écriture d'un scénario, même dans ses moindres détails, réclame beaucoup moins de temps que le dessin de quarante-six planches. Avec l'accord de son complice, Turk, il entreprend d'engager Clifton dans de nouvelles investigations. Encore lui faut-il dénicher un dessinateur disposé à prolonger avec lui cette suite d'enquêtes… Il en parle à Jean-Luc Vernal, alors rédacteur en chef du journal Tintin, celui-ci pense avoir l'homme providentiel sous la main : Bédu ! Cela fait huit ans qu'il dessine pour l'hebdomadaire et il peut reprendre n'importe quelle série.

 

En décembre 1983, lorsque le sujet de la reprise de Clifton vient sur le tapis, Jean-Luc Vernal pense spontanément à Bédu. Sitôt le renon de Turk officialisé, il lui propose de prendre le relais. A lui maintenant de donner suite aux aventures "policières" du fringuant colonel britannique ! Ce personnage, le dessinateur le connaît parfaitement. Il est en effet un inconditionnel de Raymond Macherot dont il admire la simplicité et l'efficacité du style, ainsi que l'élégance du trait. " Ce qu'il a réalisé n'a jamais été et ne sera jamais égalé", assure-t-il en évoquant en particulier des scènes de nuit où les cases montrant des phares éclairant une route sont tellement bien rendus qu'on a le sentiment qu'ils sont vrais.

 

Bédu accepte de relever le défi. Optera-t-il pour le changement dans la continuité ou pour la continuité dans le changement ? Dans un premier temps, il se bornera à demeurer le plus proche possible du style de Turk. Pendant qu'il s'ingénie à dessiner dans la ligne de son prédécesseur, Bob De Groot lui concocte un scénario.

 

 

Les chaussettes du colonel sont sèches, archi-sèches ! De 1983 à 1993, Bédu a dessiné quatre albums écrits par Bob De Groot, puis il a repris le scénario pour les trois suivants. Durant cette décennie, Clifton connaît alors une telle renommée que des "produits dérivés" commencent à circuler sur le marché. Aujourd'hui encore, dans un coin de son bureau, Bédu conserve précieusement quelques-uns de ces "collectors", dont un pin ´s et un porte-clés, ainsi qu'une paire de chaussettes à l'effigie du colonel. Ces chaussettes, dont il ignorait l'existence et qu'un de ses copains a découvertes par hasard en chinant dans une boutique, Bédu ne les a pas reçues avec la surprise de joie qu'on pourrait croire. OK pour la pointure ! Mais, sur celles qu'on lui a offertes, la silhouette de Clifton est plus proche de celle d'un Schtroumpf que de celle d'un fringant officier anglais. Les porter eût été réellement "shilling"...

Le dernier journal Tintin étant paru le 29 novembre 1988. Clifton fit alors la Une de Kuifje, l'édition flamande qui survécut à la disparition du mythique hebdo des 7 à 77 ans.

" La Faune et la Flore du journal Tintin " ou un moment du quotidien aux éditions du Lombard. Avec un savoureux sens de l'autodérision, Bédu se met en scène dans ce pastiche publié le 29 septembre 1981 à l'occasion du 35e anniversaire de l'hebdo.

Les rendez-vous sur l'autoroute Bédu n'oubliera pas les petits matins où, après avoir roulé pendant une trentaine de kilomètres, il rejoignait le scénariste dans son "bureau", c'est à dire le restaurant d'une autoroute proche de Bruxelles, où il s'attable traditionnellement chaque jour pour écrire ses histoires. "Attention, s'exclame lors Bob De Groot interviewé dans le journal Tinitin ! Il ne faut pas s'y tromper. Pour un scénariste, la reprise d'un tel personnage représente un certain nombre de difficultés qu'il n'est pas toujours aisé de surmonter. Au fur et à mesure de ses aventures, son créateur lui a défini un caractère, une manière d'agir dont ses successeurs ne peuvent s'écarter et qui limitent considérablement les possibilités de renouvellement et d'évolution." " C'est exactement là que réside la difficulté, enchaîne Bédu. Je reprends ici une série dont le graphisme est totalement différent de celui que je pratique habituellement. Du P'tit Prof à Hugo, j'ai développé un dessin nerveux et parfois confus. Macherot, le créateur de Clifton, et Turk ont un style plus percutant, un trait plus net dû sans doute au fait qu'ils réalisent leurs encrages à la plume et moi, au pinceau. Ici, il faut respecter un certain réalisme. Une Rolls ou une Jaguar doivent ressembler à une Rolls ou à une Jaguar jusque dans les moindres détails. C'est plus qu'un exercice de style, c'est une véritable gageure ! J'ai d'ailleurs accepté cette reprise comme une sorte de défi. A force de produire constamment les mêmes choses, on finit par tourner en rond et par attraper des tics. Clifton était l'occasion de me renouveler, non seulement en abordant un genre différent, mais aussi en collaborant avec d'autres gens. Cela aura-t-il une influence sur mes propres créations ? Je l'ignore encore, mais l'expérience me paraît utile et intéressante".

Crayonnés préparatoires de mise en cases de diverses planches de Clifton.

Souvenirs du colonel... En général En 1995, Bédu est contraint de choisir entre la poursuite de Clifton pour Le Lombard et Les Psy, la série humoristique scénarisée par Raoul Cauvin qu'il dessine depuis trois ans pour le journal de Spirou. Il renonce alors aux enquêtes du colonel-détective. A regret ! Il avait encore pas mal d'idées en réserve et une véritable envie d'aller plus loin. De ce temps et de ce personnage que les moins de 20 ans se doivent de connaître, il garde en souvenir un trophée : celui du Prix du Scénario décerné pour Le Clan Mc Gregor par le festival BD de Coxyde, station balnéaire sur la côte belge de la Mer du Nord.
Le parfait symbole du gentleman "Avant de définir quelle serait notre approche du personnage, Turk et moi, dit Bob De Groot, nous avions commencé par rechercher quel pouvait être son âge et nous étions arrivés à la conclusion qu'il devait être né aux environs de 1925. Clifton était ainsi devenu pour nous le parfait symbole du gentleman anglais des Fifties. Depuis, la manière de vivre des Anglais a très fortement changé. Un nombre important de ces Anglais très "british" subsiste néanmoins. Quelqu'un me disait encore récement que dans certains quartiers chics de la City, il est toujours inconvenant de se gratter le nez en public. L'autre soir à la télévision, j'ai vu une "caméra cachée" où, à la porte d'un établissement interdit aux animaux, un monsieur demandait aux passants de biens vouloir garder un instant la superbe panthère qu'il tenait en laisse ! Parmis les passants, se trouvait un Anglais. Il a très dignement gardé le fauve et, lorsque le monsieur est réapparu, sa réaction fut tout simplement de dire "splendide bête" ! C'est ce flegme, cet humour, que je veux faire passer au travers de Clifton." " Mon gros problème, souligne Bédu, c'est précisément de traduire cela graphiquement. En dessinant Clifton dans ses diverses attitudes, le souvenir de l'acteur Paul Meurisse dans le Monocle Noir de Georges Lautner et de Steed, le héros de Chapeau melon et bottes de cuir, m'aident souvent. Cela dit, aujourd'hui, Clifton ne dédaigne pas enfiler un jean et il ose sortir en chemise ou en pull. Pour moi, l'Anglais est quelqu'un qui semble observer les événements de l'extérieur et qui les subit ou les affronte avec humour et détachement." Les rencontres entre le scénariste et le dessinateur sont fréquentes. Bob ayant toujours une bonne blague à raconter, le travail ne progresse toutefois pas aussi vite que Bédu pourrait le souhaiter. Leur duo va se poursuivre ainsi le temps de quatre albums. Bob étant de plus en plus accaparé par Robin Dubois, Léonard et divers projets d'autres séries, cette collaboration va en effet devenir problématique. Un matin de 1989, tous deux décident de se séparer. D'un accord commun. A l'amiable... Clifton à la découverte des siens Alors que Raymond Macherot, puis Greg, Jo-El Azara, Turk et Bob De Groot n'avaient presque jamais rien dit ni montré à ce propos, Bédu s'interroge sur les intimes et la famille de Sir Harold Wilberforce Clifton. Dans Le Clan Mc Gregor, il met le colonel en présence d'une cousine écossaise de Miss Partridge, sa fidèle gouvernante dont, par ailleurs, dans Matoutou-Falaise, Bob de Groot a enfin révélé le prénom ! Après plusieurs essais, il a opté pour Pamela qui, pense-t-il , lui colle parfaitement à la peau, bien que son physique n'ait rien qui puisse déclencher une alerte à Malibu. Dans Mortelle Saison, Bédu fait intervenir une jeune femme appelée Sarah Stone, nom qu'il a choisi parce qu'il lui semble sonner particulièrement bien aux oreilles. En fait, l'entrée en action de cette pétulante "collègue en espionnage" du héros comble un manque dans cette BD où, jusque-là, au grand désespoir des lectrices, les "girls" dynamiques et sexy brillaient par leur absence. Dans Le Baiser du Cobra, il profite du quinzième anniversaire d'un neveu vivant à Paris pour faire atterrir son détective à Roissy et le flanquer d'un acolyte quelque peu déluré. Oliver est le fils d'une sœur de Clifton dont on ne sait rien et au sujet de laquelle on n'apprendra pas grand chose dans cet ultime épisode créé par Bédu et au cours duquel cet ado "franchouillard" contribuera à la résolution de la seule enquête menée en France par son oncle.
Textes et illustrations issues en partie de l'intégrale Clifton tome 4 et 5 , LE LOMBARD